La fête la moins animée au Canada : Pourquoi il ne vaut pas la peine de célébrer nos droits et libertés | Par Stéphane Erickson

Eh oui, le 17 avril était le grand jour au calendrier, source de célébration et de fierté pour les Canadiennes et Canadiens. Problème mineur : personne ne s’est présenté à la fête.

Mais attendez, vous vous demandez peut-être ce dont on parle?

Le 17 avril 1982, les Canadiennes et Canadiens ont été témoins d’une nouvelle ère au Canada, soit la mise en œuvre de Charte canadienne des droits et libertés et la Loi constitutionnelle de 1982, par la reine Élisabeth II, le premier ministre Trudeau et le ministre de la Justice Chrétien. Depuis, cette réalisation constitutionnelle a touché toutes les Canadiennes et tous les Canadiens, de tout milieu et de tout ressort. De fait, la Charte a changé le fondement même de notre démocratie. Historiquement, la loi imposée par la majorité était forcément légitime et peu contestée. Cependant, à l’avènement de la Charte, une nouvelle idée a été avancée qui donnerait à ce pays un nouveau statut et respect tant sur le plan national qu’à l’étranger.

Cette nouvelle idée, qui était, d’ailleurs, plutôt novatrice, faisait appel à la protection des minorités au Canada. Dès lors, le Canada s’est vu assurer un nombre important de droits minoritaires, notamment ceux ayant trait aux minorités religieuses, ethniques, sexuelles (femmes et LGTBQ), cette liste n’étant surtout pas exhaustive. Les communautés autochtones ont aussi vu l’avancement de leur reconnaissance en tant que peuples fondateurs, bien que le cheminement aux pleins droits autochtones a toujours un long trajet à parcourir. Ensuite, les droits linguistiques accordés aux minorités de langue officielle ont maintenant un statut collectif et fondamental, obligeant le gouvernement à outiller ces communautés afin qu’elles puissent non seulement survivre, mais aussi pour qu’elles puissent pleinement et véritablement s’épanouir. Dans cette même optique, le progrès vers le bilinguisme se dote d’une importance encore plus cruciale, car ses deux langues fondatrices et internationales donnent ainsi au Canada un prestige et une réputation renommés sur la scène internationale. De par ce fait, en 2004, le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a affirmé au Parlement : « Multiculturel et bilingue, votre pays fait figure de modèle parmi le monde de l’Organisation. »

Bien que certains de ces droits émanent forcément de compromis politiques, la Cour suprême du Canada a déclaré que les racines historiques d’où certains droits tirent leurs racines ne font pas d’eux des droits non fondés. De fait, ces derniers devraient forcément faire l’objet de fierté et ils devraient être cœur même de notre société.

Donc, comment est-il possible que notre gouvernement refuse de célébrer le cœur de notre société?

Bonne question.

Le gouvernement Harper ou le gouvernement du Canada (désolé, mon jugement quant au terme approprié à employer semble être perdu à ma confusion terminologique) a une réponse, semble-t-il. À l’occasion du 30e anniversaire de la Charte, le gouvernement a refusé carrément de la souligner, en raison de « divisions concernant la matière… qui sont encore très pertinentes dans certains ressorts au pays. » En gros, l’idée c’est qu’on n’apprécie pas la Charte car elle occasionne des maux pour certaines parties du Canada. Il est impossible à dire si le premier ministre faisait allusion au refus du Québec de signer la Charte ou s’il préconisait aux « problèmes » dont la Charte aurait apportés dans l’Ouest. Cela étant, c’est clair qu’il prétend que la Charte, document intégral à l’identité canadienne, ne devrait pas être célébrée de par les opinions divergentes qui lui son rattachées.

Pour résumer : Une question qui sème la discorde au Canada ne mérite pas de reconnaissance formelle, pas de fête. Le constat semble être vrai jusqu’à ce que la reine décide d’avoir la sienne.

La fête était une grande affaire. Eh oui, sa Majesté, reine de l’Empire sur lequel le soleil ne cesse de briller, a cru bon célébrer son jubilé diamant. Le Canada était ravi d’avoir été invité; cette grande invitation ne s’est certainement pas perdue à la poste. Des galas d’un bout du pays à l’autre, des nouveaux timbres à l’honneur de la reine, une visite royale des nouveaux mariés, une exhibition historique avoisinant le Château Laurier à Ottawa, des photos et des affiches gratuites sur demande de Patrimoine canadien, des cartes et des cadeaux diplomatiques… on parle d’un vrai party!

Stop. Attendez une seconde. J’avais l’impression que le Canada ne soulignait pas ce qui était « controversé », peu importe si l’affaire reposait sur un aspect fondamental encré dans le tissu même du pays. Il ne fait pas doute que la reine et la royauté britannique ont fait l’objet de grandes critiques publiques et politiques, non seulement au Québec, mais dans tous les coins du pays. Certaines études suggèrent même qu’une fraction importante de Canadiennes et Canadiens n’appuie pas forcément la famille royale.

Mais, semble-t-il, la reine a ses privilèges. C’est pourquoi ses anniversaires comptent.

Et ceux de la Charte ne valent rien.

Comme veut bien certaines choses dans la vie, le changement peut être un processus très lent ou il peut tout simplement être absent, ce dernier étant la réalité dans le cas de l’anniversaire de 2013 de la Charte. Aucune balloune, aucun gâteau. Car lorsque la Charte engendre une division de points de vue, elle n’est pas digne de reconnaissance. Et si on veut bien suivre cette logique à fond, il serait juste à conclure que la Charte n’aura jamais d’anniversaire formel. De par sa nature même, il ne surprend pas que le gouvernement et la Charte ne soient pas des meilleurs chums : justement, elle limite les pouvoirs exécutif, législatif et administratif de sorte à protéger les citoyennes et citoyens contre l’abus potentiel de l’État, ainsi de donner un recours aux minorités contre l’arbitraire de la majorité. Sa raison d’être mettra indéniablement le pouvoir gouvernant à l’épreuve, ainsi que la majorité qui l’a élu. C’est une réalité qui mènera forcément à des débats controversés, mais qui devrait normalement être encouragée au sein d’une société dite libre et démocratique comme le Canada.

Cependant, au lieu de célébrer une telle réalisation, on la tolère tout simplement. Au lieu de la promouvoir, on l’ignore. Et au lieu de la diriger vers l’unité, on s’en sert pour perpétuer des discords historiques. Bref, tout ce dont la Charte a été conçue à contrer.

Pour conclure, j’aimerais citer un député parlementaire qui avait une perspective intéressante sur le sujet : « [Ce gouvernement] se dit un parti de la liberté. Mais il est soucieux des mécanismes qui cherchent justement à assurer cette liberté pour les Canadiennes et Canadiens. Voilà pourquoi il ne célèbre pas la Charte. »

Bon, on peut soit dire que ces propos révèlent une question importante quant à nos dirigeants fédéraux actuels, ou peut dire que la citation va trop loin. De toute manière, il faut avouer qu’on n’est seulement au 31e anniversaire de la Charte. Le 25e n’était pas digne de reconnaissance, ni le 30e. Il faudra peut-être attendre jusqu’au 60e avant qu’on ait une vraie fête. Comme celle de la reine.

Stéphane Erickson est Bachelier du programme bilingue d’Administration des affaires, Université de l’Alberta. Il est aussi Candidat aux JD et LLL, Programme de droit canadien, Faculté de droit à l’Université d’Ottawa. Il est Boursier de la Fondation Baxter et Alma Ricard.

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